Baisser de Rideau
II° partie
L'homme salua Henri Duchamp et disparut, happé par la brume. Perplexe, il s'assit sur les marches extérieures de l'entrée des artistes dont la lourde porte de fer s'était automatiquement refermée il ouvrit l'Officiel des Spectacles et se mit à y rechercher son nom. Que pouvait-il fait d'autre ? Après une longue recherche il finit par découvrir qu'il jouait désormais dans une pièce intitulée "Le festin de l'Araignée Rouge", au théâtre des Cirères.
- Du boulevard ou du Grand Guignol apparement, se dit-il.
L'Officiel lui permit de localiser l'endroit qui était à une vingtaine de minutes de l'endroit où il se trouvait. Quand il arriva, un nouveau régisseur se tenait à la porte de l'entrée des artistes.
- Ah, Duchamp, dépêchez-vous. Les spectateurs commencent à s'impatienter !
Henri s'arrêta, interdit.
- Mais.. vous me connaissez ?
- Bien sûr, s'esclama le régisseur en levant les yeux au ciel. Duchamp, ça n'est pas le moment de plaisanter. La maquilleuse vous attend et après, en scène, vite....
Dès qu'Henri mit le pied sur le plateau le régisseur saisit le "brigadier" en envoya les trois coups. Le rideau s'effaça. Les lumière de la rampe ne lui permettaient guère de distinguer les visages des spectateurs, mais l'assistance lui parut assez clairsemée.
Il était seul en scène. Le décor était assez simple : un canapé, un bureau à l'ancienne avec une tablette déployée, une fenêtre devant laquelle un voilage masquait l'arrière-plan. Dans un coin, posé par terre, un pot de fleur contenant un rosier nain aux fleurs de couleur rouge. Une jeune fille entra. Elle était brune, de taille moyenne. Elle lui parut assez insipide. Elle lui lança :
- Bonjour papa !
puis sembla interloquée par son absence de réaction.
- Moi, une fille ? pensa-t-il.
- Psst... lança le souffleur.
Henri s'assit sur le canapé en faisant face à la salle. Le souffleur lui faisait des signes désespérés du fond de son antre minuscule.
- "Bonjour Rebecca ! ", lui lança-t-il.
- Pardon ? Répondit Henri, interloqué.
La salle accueillit ce couac avec indifférence. Le souffleur s'adressa alors à Henri comme on s'adresse à un comédien qui a un trou de mémoire.
- Rebecca, c'est votre fille. Alors, vous dites "bonjour Rebecca !". Pensez à votre texte, bon sang !
Duchamp répéta comme un automate :
- Bonjour Rebecca...
La jeune fille parut soulagée. Un sourire se dessina sur son visage inexpressif.
- Je vais te montrer quelque chose, lui dit-elle.
Elle ouvrit un sac de sport qu'elle avait apporté avec elle et en sortit trois bougies. La plus grosse était jaune et assez trapue. Les deux autres étaient des bougies de ménage ordinaires. Elle posa le tout sur la tablette du secrétaire et se tourna vers lui.
- Je me suis mise à quelque chose qui me passionne : la sculpture sur cire.
Elle alluma la grosse bougie, prit une des deux autres et se mit à la faire tourner dans ses doigts, au dessus de la flamme. Il la regarda faire, intrigué et perplexe. Quand la cire commença à se ramollir elle se mit à la pétrir et modela alors assez rapidement une forme qui évoquait grossièrement celle du corps d'un homme à genoux dont les deux bras auraient été ramenés derrière son dos. Il la questionna.
- Pourquoi fais-tu cela ?
Cette réplique lui était venue tout naturellement, comme s'il se fut agi d'un texte qu'il aurait appris précédemment. Sans interrompre son trvail ou détourner le regard elle lui répondit :
- C'est pour y planter des aiguilles.
Elle gloussa.
- Non... je rigole....
Elle posa la première figurine sur la tablette, saisit une seconde bougie et s'attela à un autre travail. Ses mains modelèrent alors une deuxième poupée de cire, une "dagyde", avec des seins et une chevelure, toujours en position agnouillée.
Il fallait bien peupler ce silence. La jeune fille s'en chargea :
- J'aimerais bien aller aux prochaines vacances au Gabon, chez ma tante. Mon rêve, ça serait de rencontrer des marabouts.
Des poupées de cire, des marabouts ? Drôle d'histoire, un peu glauque, pensa Henri. Mais il sentait que le public, fasciné par la scène, retenait son souffle. Il se dit que la pièce aurait du s'appeler "Marabouts sans frontières", c'eut été plus original.
Il hasarda une nouvelle réplique.
- En allant là-bas, est-ce que tu n'aurais pas peur que ces marabouts te jettent un sort ?
La jeune fille brune, rejetant sa longue chevelure en arrière se retourna en souriant de toutes ses dents.
- Oh non, répondit-elle, je leur aurais jeté un sort avant !
Son travail achevé, elle se leva et poussa une porte donnant sur une autre partie du décor. On distinguait par l'embrasure un lavabo et une armoire de salle de bains avec une glace. Il l'entendit pester :
- Zut, je ne trouve pas de ficelle ni de fil !
Elle tenait à la main la figurine
de l'homme agenouillé.
- Pourquoi faire, de la ficelle ? demanda Duchamp.
- Pour compléter ma sculpture, lier les mains de l'homme derrière son dos.
Elle s'énerva, pesta entre ses dents contre "cet imbécile d'accessoiriste qui ne faisait pas son boulot".
Soudain l'attention de Duchamp fut attirée par le pot de fleur contenant le rosier nain. On avait baissé l'éclairage de scène général et une tache de lumière illuminait maintenant cet élément du décor, focalisant l'attention des spectateurs sur cet objet. Duchamp vit alors s'opérer sous ses yeux un astucieux truquage. Le rosier nain avait des tiges creuses, faites d'un tissu souple. Les pétales eux-mêmes,en plastique transparent, de couleur rouge étaient doublés. Henri remarqua que le souffleur avait quitté sa logette. Cétait probablement lui qui actionnait, sous la scène, les éléments de ce trucage. Ce sont des choses courantes dans les théâtres à petit budget où les employés remplissent souvent deux fonctions pour le même salaire. Visiblement un liquide noir était pompé dans les pétales qui s'assombrissaient au cours de l'opération. En même temps le manipulateur devait tirer des tiges d'acier souple servant d'armatures aux tiges de la plante. Privée de ce support, celle-ci s'affaissa sur elle-même. En moins d'une minute ce rosier nain de belle allure était devenu un objet sombre et difforme. La salle applaudit à tout rompre.
La jeune fille sortit de la salle de bains.
- Il me faut absolument de la ficelle fine. Je vais sortir pour aller en chercher.
Elle disparut côté jardin et Henri resta seule en scène. Les spectateurs faisaient silence comme si une nouvelle fantasmagorie allait se dérouler sous leurs yeux. Le souffleur-manipulateur avait repris sa place.
- Pstt....
Duchamp tendit l'oreille.
- C'est le moment où vous inspectez l'appartement, lui lança l'autre entre ses dents.
Henri se leva et fit ce que le souffleur lui avait suggéré. Côté jardin il y avait une penderie munie d'une porte coulissante, qu'il ouvrit. Curieusement, elle était vide. Sur le sol il n'y avait que des chaussures à sa taille, remarqua-t-il.
- Sous les semelles, lança le souffleur, cherchez sous les semelles.
Duchamp retourna les souliers et ne remarqua rien de particulier.
- C'est dedans, lui souffla l'autre.
Il y avait effectivement dans ces chaussures des semelles souples sous lesquelles Henri trouva morceaux de carton sur lesquels étaient dessinées des étoiles à cinq branches, pointant vers le bas, truffées d'inscriptions incompréhensibles. Des "pentacles", un classique en matière de sorcellerie. Il posa les objets sur la tablette du bureau et poursuivit ses investigations, toujours guidé par le souffleur.
- Sous le matelas ! cherchez sous le matelas !
Il s'exécuta et trouva à l'endroit indiqué un croissant de Lune en papier découpé qui alla rejoindre les autres objets, sur le secrétaire. Il régnait dans le théâtre une ambiance attentive et lourde. Si la fille d'Henri Duchamp, dans cette pièce, se livrait à de telles pratiques c'est que son rôle ne devait pas être ni bien intentionné, ni très sympathique.
Toujours selon les indications du souffleur Henri s'en alla explorer le sac de Rebecca et y trouva des slips d'homme ainsi qu'un petit sac en plastique contenant des cheveux. Au dessus de l'étagère de la salle de bains il trouva un petite boite en carton contenant des herbes dégageant des odeurs étranges, exotiques.
- Des cheveux, des poupées de cire, des herbes, mais ce sont des trucs utilisés en magie noire, lança-t-il à voix haute.
La salle applaudit à tout rompre. Le rideau retomba. Le régisseur s'approcha de lui.
- Mais, Duchamp, que vous est-il arrivé ? Un trou de mémoire, sans doute. Vous savez, cela arrive un jour où l'autre dans la vie. Mais vous avez été très bien, écoutez-les.
On entendait encore quelques spectateurs persister dans leurs applaudissements. Le régisseur entraîna Henri dans sa loge où l'habilleuse vint les rejoindre. Duchamp bredouilla :
- Mais... qu'est-ce que je fais, maintenant ?
- Enfin, lui répondit le régisseur avec un sourire indulgent, atterrisez, Henri. C'est la fin du premier acte.
L'habilleuse tendit à Henri une blouse blanche en lui faisant signe d'enlever sa veste et de l'enfiler. Pendant qu'il s'exécitait le régisseur reprit :
- La scène suivante se passe dans votre laboratoire. Vous êtes biochimiste. Vous venez d'analyser les plantes exotiques trouvées dans l'appartement qui se sont avérées être une variété africaine de la Datura, une plante extrêmement toxique.
- Cela me paraît être une histoire épouvantable, commenta Henri en finissant de boutonner sa blouse.
- Mais c'est une histoire épouvantable, répondit le régisseur, ravi. De nos jours, c'est ce qui plait au public. Là, c'est la première et il n'y a pas grand monde. L'auteur est une femme qui se trouve d'ailleurs être la propre mère de celle qui joue le rôle de Rebecca, votre fille. En tant qu'auteur, elle n'est pas très connue, mais je pense que nous aurons de bonnes critiques, surtout quand les gens vous auront vu mourir, à la fin, dans d'atroces souffrances...
- Je meurs à la fin ? s'enquit Henri.
- Oui, lui répondit le régisseur, assassiné par votre propre fille, empoisonné par des champignons.
- Moi ? Mais j'ai horreur des champignons !
- Il est inutile que vous les mangiez, précisa le régisseur. C'est là que l'auteur a trouvé un jeu de scène extraordinaire. Je vous le rappelle : Rebecca sort du congélateur des ammanites phalloïdes et les pose sur la table de votre bureau. En les examinant, vous touchez les spores avec vos mains nues, et crac !
- Comment cela, crac ?
- En touchant ces spores avec vos doigts vous vous mettez en contact avec le poison. Mais en vidant aussitôt après ceux-ci dans le vide-ordure vous faites vous-même disparaître les traces. C'est un crime parfait. D'autant plus que le calendrier mural indique que ça n'est pas la saison des champignons. La dernier acte se situe dans votre chambre d'hôpital où on vous voit entourés de médecins, incapables d'imaginer la source de l'intoxication qui va vous emporter. Et tout cela sous les yeux de votres fille, qui exulte parce qu'elle va pouvoir hériter de vos biens et les partager avec sa mère, qui ne vous aura au passage épousé que par intérêt, bien sûr.
- C'est sordide !
- Oui c'est sordide, Duchamp, mais c'est la vie. Je suis sûr que nous aurons un gros succès avec cela. Il y aura peut-être une adaptation au cinéma. De nos jours, le sordide plaît beaucoup.
Une lampe, dans la loge, s'alluma.
- Ah, attention, ça va être à nous. Maintenant ça va ? Vous êtes de nouveau dans le rôle ?
Le régisseur l'entraîna vers la scène mais le stoppa avant qu'il n'apparaîsse devant le public.
- Non, pas maintenant. Il faut laisser à votre fille le temps de poser les champignons.
La jeune fille passa à côté de lui et fit son entrée en scène. On la vit prendre sur la paillasse des gants de caoutchouc et les enfiler, en parlant à voix haute :
- Il a réchappé à l'accident de voiture en changeant au dernier moment sa plaque minéralogique. Ainsi tous le travail que nous avions effectué, ma mère et moi, sur les photos du véhicule a été fait en pure perte. Mais cette fois, ça sera la bonne, mon cher petit papa !
Elle sortit précautionneusement les champignons du congélateur et les posa bien en évidence sur le bureau. Puis elle enleva ses gants et sortit, côté cour. Au dernier moment elle se ravisa, revint sur la scène et déposa également sur le bureau un tuyau de pipe cassé.
Henri interrogea le régisseur :
- Les champignons, je comprends. Mais pourquoi ce geste, ce tuyau de pipe cassé ?
Les yeux du régisseur brillèrent.
- Mais vous ne comprenez pas ! C'est très fort. C'est un message occulte qui va prendre possession du mental d'Henri Duchamp. Vous ne connaissez pas l'expression" casser sa pipe" ?
- Ca vient de là ?
- Bien sûr. C'est l'auteur, qui a une longue expérience de ces choses, qui me l'a appris. Allez, c'est à vous !
Le régisseur le poussa sur scène. Les spectateurs applaudirent. Il s'avança maladroitement vers le bureau.
- Les champignons, s'escrima le souffleur, vous saisissez les champignons !
Duchamp ne bougea pas. Un silence pensant s'installa pendant une bonne minute. On sentait que les spectateurs commençaient à s'impatienter. Le souffleur parlait maintenant presqu'à voix haute.
- Vous avez des bouchons de cérumen dans les oreilles, ma parole ! Ces champignons, vous les prenez, que diable !
Dans les coulisses le régisseur se tordait les mains. Henri se tourna vers la salle et s'entendit dire :
- Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je trouve que ce texte est des plus médiocre. Quant à l'ensemble de la pièce, elle manque de souffle épique...
Il y eut des sifflets. Duchamp sentit monter en lui de la colère.
- J'ignore quelle est la poufiasse qui a conçu cette histoire mais franchement elle aurait plus sa place dans une promo de supermarché que sur une scène de théâtre. Ca n'est qu'une histoire pour boniches de bas étage. C'est vulgaire, minable.
Le rideau lui tomba devant ne nez. Le régisseur se précipita.
- Vous êtes devenu complètement fou ! Ca n'est pas dans votre texte. Comment allons-nous assurer la transition, maintenant ?
La jeune fille brune sortit son portable.
- Maman, il est en train de saboter ta pièce. Il est devenu incontrôlable. On ne sait plus quoi faire.
Le régisseur se tourna vers Duchamp.
- Henri, soyez raisonnable. Pensez au moins à la carrière de cette petite qui s'est totalement investie dans le rôle.
Déjà, on entendait des cris de mécontentement dans la salle. Les gens criaient "Remboursez ! Remboursez !", en tapant des pieds. Le régisseur prit le bras d'Henri.
- Si vous refusez de mourir au troisième acte vous allez flanquer tout la pièce par terre !
- Je suis désolé, mais j'ai décidé de survivre.
- Ca ne correspond pas à la pièce. La vie d'Henri Duchamp doit s'arrêter à la fin de l'acte trois, quand il est tué par sa propre fille.
- Ce texte ne me convient pas, du tout. Je vais en concevoir un autre.
- Créer votre propre texte ! Mais vous devenez complètement fou, mon pauvre ami. Vous avez perdu la tête. Aucun théâtre n'acceptera de .....
Duchamp se planta devant le régisseur.
- Si, comme on me l'a expliqué, la vie n'est qu'un rôle qu'on joue, de scènes en scènes, eh bien, s'il faut en arriver là je créerai mon propre théâtre, j'écrirai un texte qui me conviendra mieux et .. j'engagerai une nouvelle troupe.
Le régisseur leva les bras au ciel.
- Vous vous rendez compte de la situation dans laquelle vous nous plongez, ici ? Ca va être la catastrophe. A moins... qu'on ne change les affiches et qu'on apporte quelques modifications à votre texte.. avec votre accord, évidemment. Je vais appeler l'auteur.
- Non, non, laissez tomber. Dites-lui d'aller faire des ménages au lieu d'écrire des textes aussi mauvais. Quant à votre distribution, je suggère que vous affectiez votre jeune première aux vestiaires. D'après ce que j'ai pu en juger cela sera plus dans ses cordes.
Le régisseur comprit qu'il était inutile d'insister. Il se prit à parler à voix haute.
- Tout ça c'est bien gentil mais, comme on dit, " the show must go on ". L'auteur n'aura qu'à reprendre le rôle et la fille n'aura qu'à .. empoisonner sa mère. En plus, ça nous fera l'économie d'un rôle.
Duchamp enleva sa blouse blanche et enfila son pardessus. Ce théâtre des Cirères était décidément bien minable. Décors hideux, texte indigent. Même les spectateurs étaient médiocres, des voyeurs, tout au plus. Il sortit et s'éloigna en décidant qu'il allait monter une comédie musicale qui s'appelerait "Un informaticien à Paris" ou, mieux : "Calculons sous la pluie". Celle-ci, comme par enchantement, se mit à tomber. Il ouvrit son parapluie et poursuivit sa route en chantant :
- I compute in the rain ....
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