Attestation de non-décès

21 janvier 2006

 

- Je vous avais dit qu'il nous ferait chier même après son départ en retraite !
- Calmez-vous, patron ...
- Mais je suis calme ... je suis calme ....
- Bon, qu'est-ce qu'on fait, on lui paye sa pension ?
- Bien sûr que non ! Il n'a pas signé sa déclaration de non-décès. Quand un type a eu un accident du travail et bénéficie d'une rente d'incapacité permanente il doit signer annuellement une attestation sur l'honneur de non-décès pour qu'on puisse continuer à lui payer. Le Cnrs est son propre assureur en matière d'accidents du travail.
- Donc c'est nous qui payons ?
- Oui, c'est le Cnrs qui lui paye sa rente.
- Elle se monte à combien ?

Le Directeur parcourut le dossier avec agacement.

- Il a huit pour cent d'incapacité partielle permanente. En 1977 on lui a octroyé une pension de 540 F par trimestre, non réévaluable. Une décision qui a été prise par le médecin expert qui l'a examiné. Une décision parfaitement .... régulière.
- Ca fait combien, en euros ?
- C'est vrai que vous êtes .. de la jeune génération.

Le Directeur saisit sa calculette.

- Ca fait 27,27 euros par mois.
- Alors, on lui verse ?
- Non, on ne lui verse pas. Pas tant qu'il n'a pas signé cette attestation de non-décès.

 


- Mais, patron, il a l'air bien vivant. Il a un site internet. Moi, j'y vais tous les matins. Il vient même de mettre en ligne des nouvelles assez marrantes.
- Ah, vous trouvez ça drôle ?
- Non, j'ai pas dit ça....
- Mon petit Jacques, Petit n'est pas un individu normal. Nous avons.... un certain nombre d'accidentés du travail au Cnrs, qui est son propre assureur dans ce domaine. Nous leur versons des pensions. Quand ils partent à la retraite nous leur faisons parvenir cet imprimé réglementaire. Et tous le signent. Alors on continue à les payer. Mais lui, non ! Et il fait ça rien que pour nous faire chier, je le sais. Regardez son dossier....

Le collaborateur du Directeur feuilleta le dossier "accident du travail de Petit, Jean-Pierre".

- Je vois qu'il a eu un accident en octobre 1976, dans les locaux de l'observatoire de Marseille, au moment du déchargement d'un lourd instrument scientifique, un électro-aimant de 250 kilos. Il y a les témoignages de ses collègues. Il a été hospitalisé dans différents établissements. Il a été consolidé en 1977 et le médecin expert a fixé l'IPP à 8 % et lui a accordé 540 F par trimestre, non réévaluables. C'est tout. Je ne trouve pas trace d'une demande de réévaluation de la pension, rien.
- Mais non, ça n'est pas de ce côté-là qu'il faut chercherz. Il y a des courriers. Dès le départ, je vous le dis, il nous a fait délibérément chier. Si mon prédecesseur était là, il vous raconterait. Il s'est ingénié pour nous faire la vie impossible.
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Quand il a reçu le premier versement, il l'a renvoyé au Cnrs, avec une lettre. Cherchez, cherchez ! Elle est dans le dossier.

Le directeur pointa un index nerveux.

- Ah oui, la voilà. Il dit "qu'il remercie beaucoup le Cnrs mais qu'il a décidé de se débrouiller autrement".
- Oui, et il s'est mis à virer systématiquement l'argent sur le compte du Cnrs. A la comptabilité, ils devenaient fous. On était dans une merde inimaginable. Vous comprenez, un chercheur qui verse une somme d'argent sur le compte de son employeur, ça ne s'était jamais produit. Une comptabilité, ça a des rouages, surtout dans une maison de cette importance. Il nous foutait une merde en nous renvoyant ces 540 F, je ne vous dis pas. C'était une situation qui n'avais pas été prévue.
- Alors, que faisiez-vous ?
- Ben, on lui renvoyait cet argent de nouveau.
- Et lui ?
- Il renvoyait le tout le mois suivant.
- Un vrai ping-pong. Mais pourquoi faisait-il ça ?
- Vous n'avez pas fini son courrier. Il disait qu'il s'était renseigné, qu'il y avait au Cnrs des accidentés du travail qui avaient plus besoin de cet argent que lui, qu'il arriverait à se débrouiller, enfin, je ne sais quoi. Il voulait qu'on reverse cet argent à un de ces types.
- Et alors ?
- C'était impossible ! Une pension d'invalidité est incessible. On le lui a expliqué, mais il a répondu "qu'il ne voulait pas de cet argent". On a été obligés de créer un compte spécial, au Cnrs, pour stocker ce fric. On lui a téléphoné. On a recherché un arrangement.
- Vous lui avez proposé de lui verser une somme forfaitaire, pour solder l'affaire ?
- Bien sûr. Mais il a aussitôt refusé, ou proposé encore une fois "qu'on verse cet argent à un accident qui était plus dans la merde que lui". On lui a expliqué qu'en nous renvoyant cet argent c'était nous et la comptabilité qu'il foutait dans la merde et que cette excentricité finissait par nous coûter en frais de compta deux fois le montant de sa pension. Mais il s'est montré intraitable. Ce cirque a duré plus d'un an. Après, il a du se lasser de renvoyer l'argent.
- Refuser une pension d'invalicité, c'est n'importe quoi....
- Je vous le dis, ce Jean-Pierre Petit, ça n'est pas un type normal. Il a attendu patiemmement vingt huit ans. Et là, il nous tient, à cause de ce foutu papier qu'il ne nous renvoit pas.

La secrétaire entra dans le bureau.

- Monsieur le Directeur, il y a de nouveaux courriers.
- Quoi ?
- Toujours à propos de Jean-Pierre Petit.

Elle consulta quelques missives.

- Il y a des gens qui disent qu'ils échangent avec lui des e-mails
- Cela ne veut rien dire. N'importe qui peut se faire passer pour Jean-Pierre Petit, retraité .....
- Il y a des lettres de voisins, qui disent qu'il ne croisent dans la rue. Il y a une attestation du personnel du Flunch qui est à cinq cent mètres de son domicile, où il prend ses repas, disent ces gens....
- Ca n'a aucune valeur.......
- Il y a pas mal de gens qui se fondent sur la page d'accueil de son site, en disant que le fait de tenir à jour un site Internet est une preuve de non-décès...
- N'importe quoi ! ...
- Il y a aussi une pétition, avec pas mal de signatures. Des gens qui attestent sur l'honneur que Jean-Pierre Petit est vivant.
- Je vous le dis, il joue avec nos nerfs. Ce type est un sadique, je l'ai toujours dit.

La secrétaire sortit en posant le paquet de lettres sur le bureau. L'adjoint du Directeur essaya de trouver une dernière solution.

- On a quand même fait la dernière sommation en recommandé avec accusé de réception. Il y a sa signature sur le bordereau. On pourrait se baser là-dessus pour considérer qu'il est vivant, non ?
- C'est ... une question de principe. Nous avons une administration. Sans elle le Cnrs ne pourrait pas fonctionner. Un type vivant signe son attestation sur l'honneur ne non-décès et continue de toucher sa pension, point à la ligne. Si on transige, c'est la fin du Cnrs....

 


Cette histoire vous paraît digne de Marcel Aymé. Mais pourquoi croyez-vous que je refuse de toucher cette pension d'invalidité ? Parce qu'en égard au coût de santé et au coût humain qu'a représenté pour moi cet accident cette somme est totalement dérisoire. En faisant mon enquête je me suis aperçu que quand un chercheur avait un accident de travail très grave, pour le Cnrs ça n'était plus qu'une épave dont on cherchait à se débarrasser au plus vite, comme on dégage une carcasse de voiture accidentée. S'il est démoli au point de ne plus pouvoir travailler on ne lui donne même pas de quoi vivre. S'il est chargé d'âmes il doit se débrouiller avec des "aides sociales". Tout ce que j'ai pu entendre dans la bouche de l'assistante sociale appointée par le Cnrs, alors que j'avais la garde de mon gosse c'était "vous n'avez pas de la famille, qui puisse vous aider ?". Non, je n'en avais pas. Je n'avais jamais prévu de pouvoir devenir invalide au point de ne même pas être capable de me lever pour aller aux WC, de devoir être transporté pendant des mois sur un lit roulant. J'ai découvert des choses extrêmement choquantes. Par exemple en matière d'accidents de du travail certains types souffraient d'intoxications irréversibles dues à des produits qui n'entraient pas dans la catégorie des toxiques recensés par la Sécurité Sociale, sur laquelle s'alignait la maison. Ces gens étaient alors simplement livrés à eux-même. Dans ce service je n'ai pas trouvé la moindre trace d'humanité.

Quand j'ai eu cet accident, j'ai été grabataire pendant six mois, incapable même de m'asseoir sur mon lit. Je travaillais quinze heures par jour. J'étais déjà théoricien et un type m'avait passé une calculette programmable TI-59 avec laquelle je pouvais faire des calculs. J'ai 'abattu un travail considérable qui a débouché sur un volumineux rapport "perspectives en magnétohydrodynamique", que j'ai envoyé au Cnes, dont Claude Poher a pu se servir pour obtenir la création du Gepan. Au bout de trois mois je me suis entendu dire par madame Eldin, l'assistante sociale :

- Vous savez que vous allez passer en demi-salaire ?
- Mais, je ne fais que travailler ! Je publie ....
- Oui, çanous le savons très bien. Mais vous le comprenez pas la nuance. Vous travaillez, mais vous êtes en arrêt de travail. C'est différent. Donc, au bout de trois moi vous passez automatiquement en demi-salaire. C'est normal, vous comprenez.
- Que la Sécu soit aussi braquée dans ses réglements, je pourrais le comprendre. Mais je dépends du Cnrs où les accidentés du travail ne sont quand même pas légion !
- Monsieur Petit, c'est une contrainte administrative incontournable. Vous devez le comprendre. Moi, je ne peux rien faire.

Cet accident, j'en souffre à vie, même si je n'ai formulé aucune revendication lorsque j'ai pris la mesure de la situation. J'ai été grabataire pendant six mois et fait de nombreuses rechutes qui me clouaient à chaque fois sur un lit pendant des semaines, et dans les premières années pendant plusieurs mois. J'ai mis des années à remarcher correctement. Avec cet accident, ma vie a complètement basculé. Je conduisais des safaris au Kenya : fin immédiate et définitive de cette activité passionnante. Impossible d'envisager, même après des années, le tape-cul dans une Land Rover quand on a une colonne démolie. J'ai du batailler pour éviter une opération chirurgicale invalidante : l'arthrodèse ( on fixe deux vertèbres au sacrum avec des plaques vissées ), une opération par ailleurs très problématique. De toute façon, opération ou pas opération, l'âge venant, tout ceci se traduit par des rhumatismes très pénibles et douloureux. Pour un oui ou pour un non, j'ai de nouveau du mal à marcher. Tous ceux qui me connaissent ne le savent que trop bien. J'ai géré cela comme j'ai pu au prix de milliers d'heures passées dans les piscines, été comme hiver, à mener seul une rééducation permanente. Je n'aurais pas pu renvoyer cet argent pendant vingt huit années. Mais maintenant cette formalité de demande d'attestation sur l'honneur de non-décès me permet de ne plus toucher ces 27 euros mensuels et je vis cela comme un soulagement. J'ai l'impression de retrouver ma dignité d'homme.

Vous voulez savoir comment le Cnrs traite ses chercheurs ?

Mal.

Regardez Bounias, privé de tous ses moyens de recherche à l'INRA ( branche "agriculture" du Cnrs ), décédé d'un cancer en 2003 alors qu'il n'avait même pas soixante ans. Regardez Benveniste, accusé récemment de fraude par une presse ignoble qui, continuant à travailler alors qu'il était déjà à la retraite s'est fait littéralement tuer sur place en s'obstinant à travailler dans des baraquements Algeco, dans des conditions défiant l'imagination, après son exclusion de son laboratoire par Lazare, directeur de l'INSERM ( branche "médecine" du Cnrs ). Après mon accident du travail j'ai travaillé plus d'un quart de siècle sans un centime de crédits, sans un sou pour me rendre dans des congrès. Deux ans après mon accident je travaillais dans une chambre de bonne de seize mètres carrés, seul, avec du matériel de récupération et dans ces conditions hallucinantes j'ai pu faire des découvertes scientifiques de premier plan ( annihilation de l'instabilité de Vélikhov, travail publié en 1983 au VIII° colloque international de MHD de Moscou, où je me suis rendu à mes frais, dans des conditions défiant l'imagination ).

 

Le Cnrs est une grande idée, gérée par des fonctionnaires sans âme ni imagination.

 


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